Le débat
Zebrock au bahut : en Seine Saint-Denis un projet innovant qui marche !
Mardi 26 mai dernier, plus de mille collégiens ont conclu en musique une passionnante édition de Zebrock au bahut. « La musique, mes parents et moi, et moi et moi » en était le thème aux accents malicieux. Mais il offrait surtout un prétexte à un travail inédit appelé à se poursuivre visant à interroger les transmissions musicales au sein de la famille.
Cette conclusion d’une édition réussie nous amène à en partager les fondements.
L’éducation artistique et culturelle pour contribuer à la réussite scolaire.
Les questions de l’éducation artistique et culturelle en milieu scolaire sont régulièrement affirmées comme une condition utile à l’apprentissage et l’acculturation, à l’éducation.
Nous souhaitons préciser les termes de notre engagement dans ce domaine, notamment pour affirmer que plus qu’utile, elle est nécessaire et doit contribuer à la réussite scolaire des élèves.
1. Zebrock au bahut, les clefs de la réussite
Ce point mérite que nous nous y arrêtions. Entré en quelques sortes par effraction dans les collèges en 1990 avec des concerts de Pigalle, alors porteur d’une conception somme toute romantique de l’éducation artistique et d’un prosélytisme musical qui relevait plutôt de l’animation et de la sensibilisation, Zebrock s’est petit à petit forgé une conscience de son travail en milieu scolaire qui s’est affirmé comme un des plus pérenne et pertinent de France.
- Pérenne, car porté par des volontés publiques sans faille : le Conseil général de la Seine Saint-Denis d’abord, puis la Région Ile-de-France, le Fonds d’Action Sacem et les services de l’Etat (Cucs/politique de la ville et bien sûr Education nationale) et soutenu par un vaste réseau d’enseignants, de professionnels de l’éducation et de la musique.
- Pertinent, car allégé d’un prosélytisme inutile pour mieux se concentrer sur les apports de connaissance et la construction d’une capacité critique chez des adolescents gros consommateurs de musique.
Présentation et appréciation d’œuvres de qualité et reconnaissance des conditions de leur création, ouverture à des registres esthétique nouveaux, rencontre avec de grands artistes, auteurs et interprètes, découverte du spectacle vivant, rencontre avec des adultes disponibles et attentifs, inclusion dans un projet dynamique et valorisant (Zebrock fonctionne comme une marque, mais ne s’achète ni se vend), perception d’un en-commun lié au territoire… Au fil des éditions se sont accumulés les caractères qui font de Zebrock au bahut un dispositif éducatif et culturel référent depuis vingt ans.
2. Le nécessaire apport théorique :
Le travail particulièrement stimulant réalisé en 2006/07 par le laboratoire Escol de l’Université Paris 8 sur les conditions de la mise en œuvre et de l’utilité d’actions éducatives et culturelles conduites dans les collèges de notre département a particulièrement nourri les conceptions et le travail de notre association et des équipes intervenantes.
A l’opposé des conceptions relativement anciennes qui privilégient sur un mode malrucien « le choc de la rencontre » avec l’artiste, ce travail met en évidence, outre la durée, l’importance de la médiation. Nous savons tous en effet qu’il ne suffit pas de croiser un artiste ou de se trouver confronté à son œuvre pour les comprendre. Les nombreux rapports et études publiés depuis que ces questions ont trouvé une nouvelle vigueur dans l’espace éducatif (convention Culture/Education Nationale Tasca-Lang 1998), ne cessent de mettre en évidence la nécessaire complémentarité à cultiver entre œuvre, créateur et médiation. Le rapport d’Eric Gross, inspecteur général de l’éducation nationale, de décembre 2007 met en avant “3 piliers de l’éducation artistique et culturelle : l’histoire des arts, la rencontre avec les artistes et les œuvres et une pratique pour tous les élèves”. Tandis que le Haut conseil à l’enseignement artistique estime qu’il « est vrai que l’artiste comme transmetteur de savoir peut avoir du mal à trouver sa place dans un dispositif où, légitimement, l’enseignant assume l’essentiel de la responsabilité pédagogique. Par ailleurs, nombre d’artistes estiment qu’il ne leur appartient pas d’opérer le travail de médiation susceptible de faciliter l’accès à leurs œuvres”.
3. Ressorts et mécanismes du travail de médiation ?
Voici les éléments d’appréciation que nous avons retires du rapport Escol.
a. Dimension de l’objet artistique et culturel
Le cadre théorique :
La réception des objets artistiques n’est pas immédiatement dotée de sens, il n’y a pas de spontanéité dans un processus d’acculturation qui est une construction sociale : l’expérience émotionnelle voire sensitive ne suffit pas à ce que les élèves construisent une véritable compréhension de l’objet artistique qui leur est présenté.
Les objectifs généraux :
- Construire une connaissance de l’objet artistique hors du ressenti : contextualisation historique, sociale et politique, inscription dans une histoire collective, affiliation à des courants culturels et artistiques (généalogie), liens avec d’autres champs artistiques et culturels
- Former et changer de regard, goût, écoute (si l’objet est déjà connu par les élèves, il est présenté dans un cadre différent)
- Apprendre à « lire » l’œuvre, la décoder, la re-connaître, la mettre en relation, la comparer, construire des catégories de « lecture » et de description
- Développer des savoirs génériques remobilisables dans d’autres activités, dans d’autres disciplines
Le cas concret de Zebrock au bahut :
Un soin particulier est apporté au choix des chansons, à leur validité artistique et leur représentativité des différents courants musicaux du patrimoine de la chanson française. Tout autant est l’importance accordée à leur contextualisation, à la multiplicité des angles de lecture et de compréhension ainsi qu’à la qualité graphique des documents pédagogiques remis aux élèves. Dans le livret, remis à chaque élèves, et sur le site internet dédié à l’action www.zebrockaubahut.net des ressources générales sont présentes : chronologies, discographie, dictionnaire musical, actualités culturelles…
L’efficacité de Zebrock au bahut repose avant tout sur l’encadrement humain mis en œuvre : chaque classe bénéficie de 10 à 12h d’interventions par un personnel spécifique et à l’expérience reconnue.
Le moment-clé est la conférence musicale dans la classe, en début de parcours, pendant 2 heures :
• 15 mn : présentation et remise des supports éducatifs : livret et cd à chaque élève
• 1h15 : écoutes et analyses des chansons « villes en vie » ou conférence sur l’histoire des musiques populaires - ponctué d’échanges avec les élèves
• 30 mn : explications sur les travaux à réaliser
• les documents pédagogiques sont distribués, les élèves prennent des notes
Près d’un mois après la conférence, l’intervenant vient une nouvelle fois dans la classe pour conforter, compléter et préciser les connaissances et le travail demandé. C’est la séance de « travaux dirigés ». Il accompagne, individuellement ou en groupe, les élèves dans leurs recherches et leurs travaux.
• 2 heures dans la classe
• 10 mn : échanges
• 1 heure : travail en groupe sur les chroniques et parodies pour les collégiens ou histoire des musiques populaires 2ème partie pour les lycéens
• 45mn : travail en groupe sur les reportages « scènes d’hier » pour les lycéens
• les élèves prennent des notes
b. Construction de la relation partenariale, conditions de mise en œuvre
Le cadre théorique :
Une action éducative doit s’inscrire, en moins en partie, dans le cadre scolaire, car l’école reste, malgré les contraintes qu’elle subit, le seul lieu où tous les jeunes sont réunis, sans distinction, pendant une longue période. Sans pour autant faire l’objet d’une « scolarisation » qui en réduirait la portée artistique, l’action éducative profite des contraintes scolaires nécessaires à tout apprentissage (assiduité, travail à rendre et éventuellement noté). L’association, et l’intervenant, portent l’esprit de l’action, en assument le rôle éducatif, l’explicitent et veillent à son respect. L’enseignant est engagé dans le projet, il s’est approprié l’objet, il sait pourquoi et comment il peut inscrire son travail dans le partenariat.
Les objectifs généraux :
- Temporalité de l’action : nécessité d’une longue durée (une année scolaire) permettant la mise en présence réitérée avec les œuvres
- Inscription de l’action dans des espaces institutionnels différents : les lieux de déplacements extra-scolaires (dans des lieux appropriés) sont définis et identifiables pour et par les élèves
- Définition commune des objectifs avec l’enseignant : les partenaires ne cherchent pas à adapter l’action au plus facile au risque de produire des glissements de sens.
- Répartition des rôles et des tâches : des figures complémentaires : l’enseignant reconnaît les compétences de l’intervenant qui présente un autre regard sur l’objet, sans que celui-ci se substitue à lui.
- Formes de scolarisation de la réception de l’objet : activités langagières orales et écrites : parler, écrire sur l’objet
Le cas concret de Zebrock au bahut :
Les enseignants participant à Zebrock au bahut sont sensibilisés par l’association : 3 réunions ont lieu au cours de l’année scolaire, des bilans qualitatifs sont demandés. Un guide pratique leur est remis comprenant :
• Un exposé des ambitions éducatives de Zebrock au bahut
• Des informations pratiques
• Des conseils de méthodes pour les travaux (reportages, chroniques, parodies…)
• Des pistes d’écoute et d’analyse des chansons
• Des exemples de séances pédagogiques
• Le mode d’emploi du site Internet www.zebrockaubahut.net
• Les contacts utiles
Zebrock au bahut donne lieu à la production d’un travail de la part des élèves, publié sous la forme d’un journal de classe électronique sur le site www.zebrockaubahut.net. ». C’est à la fois un centre de ressources et de documentation dans lequel les élèves trouvent des pistes pour leurs recherches et une vitrine pour leurs travaux (visibilité sur plusieurs années, accès des classes à l’ensemble des travaux). C’est aussi le lieu où les élèves peuvent parler librement des musiques qu’ils aiment (cadre formaté et adapté à la mise en ligne de textes, photos, musiques et vidéos par les élèves eux-mêmes). Le site est très simple d’emploi et les enseignants peuvent être accompagnés ou formés sur simple demande. La publication de leur travail sur Internet est très valorisante pour les élèves, permettant l’émulation entre les classes et les échanges avec les familles et les parents.
c. La présence enrichissante du créateur
Etape capitale : chaque classe rencontre des artistes programmés dans les salles de spectacles ou de musiques actuelles du département. Ce sont des artistes ou des groupes de musique qui ont un parcours intéressant. La rencontre avec des artistes est un temps fort particulièrement riche et valorisant pour les élèves. Elle leur permet de se plonger dans l’univers de création des artistes. Ils approchent ainsi les différents aspects du travail artistique et technique et sont invités à intervenir. Les musiciens, quant à eux, mettent en scène leur travail, parlent de leur métier, de leur démarche dans le monde de la musique, de leur façon de composer, de leurs textes, de ce qu’ils essaient de transmettre, de leurs instruments et de leurs influences, de la vie d’artiste et de bien d’autres choses encore.
• La rencontre dure 1h30 à 2h
• Elle se déroule dans un lieu dédié (salle de concert, médiathèque, studio…)
• Un transport en car est généralement prévu (transports en commun quand c’est possible)
• Les élèves posent des questions à l’artiste. Ils filment ou prennent des photos.
• La rencontre a été préparée en classe par l’enseignant.
• Pour sa préparation, l’enseignant a reçu musique et biographie sur l’artiste, ainsi que des conseils de méthode et un exemple de séance pédagogique.
• L’artiste et le lieu d’accueil sont également “préparés” par une rencontre avec l’équipe de Zebrock. L’artiste, au moment de la rencontre, doit connaître et comprendre le projet dans lequel les élèves sont investis.
• La rencontre est aussitôt relatée, avec des photos, sur le site Internet www.zebrockaubahut.net. Ainsi, les élèves voient sur internet les rencontres que chacune des classes participant au projet a vécu. Cela participe à créer une communauté de sens et d’action autour du projet.
• Les élèves (mais aussi leurs parents) sont invités à retrouver l’artiste ou le groupe lors du concert public donné quelques temps plus tard.
Ces rencontres sont génératrices d’une médiation riche en termes de construction d’identité sociale. En s’appuyant sur les programmations en cours des lieux culturels de proximité, nous souhaitons baliser le chemin de la salle de spectacle, de la médiathèque locale et encourager les élèves à l’emprunter. Nous y travaillons en relation étroite avec les équipes professionnelles concernées, invitées elles aussi à « s’emparer » des élèves participants, potentiellement leur public de demain.
Le concert final où sont conviées l’ensemble des classes est également un moment-clé de l’action. Point d’orgue de l’action où sont récompensés tous les élèves (les plus investis sont particulièrement valorisés), le concert final permet de révéler aux élèves leur participation à une action d’envergure, dépassant la simple limite de leur classe et de leur établissement. Elle souligne leur participation à un projet commun à plusieurs centaines d’autres élèves étendu sur le territoire. Ils en sortiront en retour eux-mêmes valorisés, ce qui a de l’importance dans des classes stigmatisées comme les classes Segpa ou AES.
• 3 heures en soirée ou en temps scolaire
• dans un lieu de concert
• Un transport en car est généralement prévu (transports en commun quand c’est possible)
• La soirée est « mise en scène ». Les élèves retrouvent l’équipe de Zebrock et le conférencier.
• 20 mn : présentation – show, on revient sur les moments forts et sur les meilleurs travaux
• 1 heure : concert (toutes les classes ont reçu le disque de l’artiste choisi et l’ont écouté avant afin de créer une plus grande empathie).
• 40 mn : remise des prix et fête